Faisons en sorte qu'à notre dernière heure, il n'y ait que nos héritiers légitimes qui aient part à nos dépouilles. Voici comment se distribuera notre héritage.
Les agents purs de la nature hériteront de nos substances élémentaires.
Les hommes de bien dans tous les âges hériteront de nos salutaires influences.
Les siècles hériteront de notre mémoire.
Les élus de Dieu hériteront des œuvres vives que nous aurons opérées sur la terre.
Les ministres du conseil hériteront de notre équité et de notre jugement.
Les anges de lumières hériteront des découvertes et des vérités que nous aurons introduites dans le commerce de la pensée.
La femme pure héritera de nos vertus et de notre respect pour les lois de la nature.
L'esprit héritera de notre zèle et notre dévouement.
Le divin réparateur héritera de notre amour.
Le souverain des êtres héritera de notre sainteté.
Il ne restera rien pour les voleurs et les gens processifs.
Mais que faut-il faire pour obtenir une pareille grâce ?
Il faut maintenir un ordre parfait dans toutes nos possessions.
Il faudra, lors de l'événement, supplier le grand juge de venir lui-même apposer son scellé et son nom sur tout ce qui nous appartient ;
Afin que l'effroi et le respect qu'imprime ce grand nom, fassent reculer tous ceux qui se présenteraient dans la maison avec de mauvais desseins.
Jesu, Meine Freude, BWV 227 - IX. Gute Nacht, o Wesen
By Composer Johann Sebastian Bach
Conductor: John Eliot Gardiner
Choir: Monteverdi ChoirBach: Motets
LA JAUNE ET LA BLEUE
“Apollon amoureux de Daphné est un des tableaux les plus mystérieux du monde. Il a été peint par Nicolas Poussin peu avant sa mort entre 1660 et 1664. Le peintre, sans l'achever, l’a offert à un cardinal italien, et il n'a été acheté par le Louvre que trois siècles plus tard, où je vais le voir le plus souvent possible. Je rentre en lui par la gauche, je m'installe confortablement à la place du dieu rouge, j'ai sous les yeux, à ma disposition, un flux de nymphes toutes plus désirables les unes que les autres, et Daphné, dans cette fresque, est évidemment unique. J'ai deux protectrices : la nymphe jaune, assise dans le grand laurier, et la bleue, tenant fermement une branche de l'arbre sacré. Le paysage se regarde de partout, et l'harmonie répand ses métamorphoses sur fond de silence.
Ce tableau, pour moi, traverse tous les écrans, c'est l’éclaircie même. Il peut se balader sur tous les ordinateurs du monde, sans perdre un millimètre de son inexplicable beauté. L'œil et la main de Poussin nous sont devenus incompréhensibles. Personne ne pense plus à un dieu en voyant un laurier.”
Ph. Sollers, “Tableau”, Légende, mars 2021.
“Le plaisir et la mort : mais Poussin n'oublie jamais la mort, une mort qui, dirait-on, a déjà eu lieu, n'a pas cessé d'être… Est-ce que les problèmes intellectuels qu'il se posait, soutenus par sa haute culture, ne suffisaient pas à lui faire ce masque tragique que l'on voit - et qu'il s'est donné - dans son autoportrait ? Et ces tombeaux de la campagne romaine, surélevés, désignés, superbes ; cette violence, parfois… Dernier regard : grands lieux familiers et fantastiques sous le ciel, parcs, rêves puissamment éveillés ; corps, moments d'espace, visages extasiés ou fixés pour ailleurs ; palais, statues, collines, nymphes, étoffes et métaux qu'une vision colorée dans l'air dispose, égalise… Éclairages décentrés, soumis à la forme, fondus en elle, signe qu'elle est nommée ; mots, figures d'une pensée calculée hors du calcul et qui, souveraine, visible, semble se penser elle-même dans son élément naturel… Vaste lecture symétrique où, du proche au lointain, dans l'ombre, l'ordre est maintenu… Belle énigme dévoilée, préservée…”
Ph. Sollers, “La lecture de Poussin”, 1961, in L'Intermédiaire, 1963.
AUX QUATRE COINS DE LA TERRE
“Un peu après Kiev, on vit apparaître un prodige inouï : les gentilshommes et les hetmans venaient tous le contempler. Soudain l’horizon s’était élargi à l’infini aux quatre coins de la terre. Au loin, on apercevait les flots bleus du Liman ; au-delà du Liman s’étendait la mer Noire ; ceux qui avaient roulé leur bosse reconnurent même la Crimée, montagne émergeant de la mer, ainsi que le Sivach marécageux. À gauche on apercevait la Galicie.
« Et cela, qu'est-ce que c'est ? demandait la foule assemblée aux vieilles gens, en montrant des sommets gris et blancs qui se dessinaient au loin dans le ciel et qui ressemblaient plutôt à des nuages.
¬— Ce sont les monts Carpathes, disaient les vieilles gens : on trouve là des montagnes où la neige ne fond jamais, et où les nuages vont se poser pour la nuit. »
À ce moment, un nouveau miracle se produisit : les nuages découvrirent la plus haute montagne, et sur son sommet apparut, dans son armement de paladin, un homme à cheval qui gardait les yeux clos, et qui se voyait aussi distinctement que s'il avait été tout près.
Alors, au milieu de la foule saisie d'étonnement et de terreur, un homme bondit à cheval et, regardant autour de lui avec des yeux hagards comme s'il cherchait à voir s'il n'était pas poursuivi, éperonna hâtivement sa monture et s’élança à bride abattue. C'était le sorcier. Qu'est-ce donc qu'il avait rempli d'épouvante ? Tandis que, saisi de frayeur, il examinait l'étrange chevalier, il avait reconnu le visage qui lui était apparu contre son gré, alors qu'il se livrait à ses maléfices. Lui-même ne comprenait pas pourquoi cette vue l'avait à ce point bouleversé, et, lançant autour de lui des regards craintifs, il galopa jusqu'au moment où le soir le surprit et où parurent les étoiles. Alors il tourna bride et voulut revenir chez lui, peut-être pour interroger les puissances des ténèbres sur la signification de ce prodige. Déjà il voulait faire bondir son cheval pour franchir une étroite rivière qui formait un bras en travers du chemin, lorsque soudain le cheval s'arrêta en plein galop, tourna la tête vers lui, et, prodige ! se mit à rire ! Deux rangées de dents blanches brillèrent affreusement dans l'obscurité. Le sorcier sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Il poussa un cri sauvage, sanglota comme un possédé, et lança son cheval droit sur Kiev. Il lui semblait que de toutes parts, tout courait à ses trousses : les arbres qui l'entouraient d'une sombre forêt, et qui, remuant leurs barbes noires et tendant vers lui leurs longues branches comme s'ils étaient vivants, s'efforçaient de l'étouffer ; les étoiles qui paraissaient courir au-devant de lui, désignant à chacun le pécheur ; et la route elle-même, eût-on dit, qui courait sur ses traces. Le sorcier éperdu volait vers Kiev et ses lieux saints.”
Nicolas Gogol, “Une terrible vengeance”, XIV, Les Soirées du hameau.
Philippe Sollers GRAAL roman mars 2022
METTRE À NU (2)
Le fait que tout devienne finalement “expérience vécue”, toujours plus intense, toujours plus extraordinaire : un “vécu” sans cesse en train de s'exclamer plus fortement que tous les autres. Le “vécu” : genre fondamental de la représentation préalable de tout ce qui est de l'ordre de la fabrication et de la manière de s'y tenir : pour tout un chacun l'espace public où il rencontre le mystérieux, c'est-à-dire ce qui excite, provoque, étourdit et ensorcelle — bref, tout ce qui rend nécessaire l'ordre de la fabrication.
Spinoza, Marx, Proust, Kafka, Freud, et Roth. Que la Réalité prenne garde :
quand un écrivain juif atteint ce sommet d'isolement, d'intelligence, d'énergie, il
jouit d'une puissance de subversion absolue, dont on peut craindre le meilleur.
(via stephanezagdanski)








